Librairie Les Mots Vagabonds

"La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas" (F. Pessoa)

11 octobre 2008

Cette étrange faim d'ailleurs...

9782070122837FS

[ Ritournelle de la faim - éditions Gallimard - 18€00]

Voilà donc notre article, disponible fin octobre dans la revue Page n°125 :

Le Clézio nous conte l'enfance d'Ethel, « petite fille blonde endimanchée dans sa robe à smocks, chaussée de bottines », avant et pendant la seconde guerre mondiale. Le livre commence avec cette visite à l'exposition coloniale de 1931, avec son grand-oncle, Monsieur Soliman, avec qui elle entretient des liens d'affection privilégiés, qu'elle appelle Grand-père, qui lui lègue, au moment de mourir, le terrain sur lequel il voulait construire cette « maison mauve », le pavillon indien acheté à l'exposition, qui créera une mythologie berçant son enfance. Monsieur Soliman, grand-père magnifique, « parle souvent des lacs et des marigots qu'il a vus autrefois, en Afrique, quand il était médecin militaire, au Congo français ». Monsieur Soliman promène l'enfant dans le pavillon, lui expliquant l'emplacement des meubles et des éclairages. Ethel en rêve, en parle avec Xénia, son amie, sa confidente, son amoureuse presque. « Il y a un secret dans cette maison, un secret merveilleux et dangereux et fragile ». Face à Xénia, jeune fille d'origine russe, dont la famille a tout perdu, Ethel se sent souvent honteuse d'être riche, et écoute son amie évoquer la vie, là-bas : « elle en parlait avec feu, comme si elle y avait été et pourtant c'était avant sa naissance, avant la révolution, quand son père et sa mère étaient jeunes mariés. Alors ils croyaient à l'idéal, ils avaient confiance dans l'ère nouvelle ».

 

Ses parents reçoivent tous les dimanches, dans le salon de leur maison, des visiteurs, amis, relations de passage... L'adolescente note consciencieusement chaque semaine les échanges verbaux dans des cahiers. Hitler intrigue, fascine, plus qu'il n'inquiète : « quelle force, quel génie, quel pouvoir, quelle volonté émouvante, même si on ne comprend pas il nous électrise ». Dans ces salons, Ethel rencontre Laurent Feld, jeune militaire juif, anglais, sorte de Swann, dont la jeune fille est amoureuse, et pour laquelle un sentiment va être rapidement partagé. Le jeune homme est « tout le contraire de Xénia, il avait de l'argent, il était sérieux, sans rires et sans larmes ».

 

Le père d'Ethel prend la charge de l'héritage de la petite, laissant pourrir le pavillon au fond du terrain, y commençant, en pleine débâcle, la construction d'un grand immeuble d'habitation. Aussi brutalement que cela avait commencé, la famille est ruinée, les placements que le père avait fait sur les conseils prétentieux de certains visiteurs du dimanche s'avèrent catastrophiques, elle doit fuir Paris. Avant ce départ, Ethel a pris en charge les affaires de la famille, essayé de sauver ce qu'elle pouvait, dirigé les travaux de l'immeuble, refusant tout ornement au local qui aurait dû être sa maison mauve, voulant anéantir ce qui sera à la place de ce qui devait être.

 

Une dernière fois, elle joue Chopin au piano avant la saisie des meubles : « C'était son adieu à la musique, à la jeunesse, à l'amour, son adieu à Laurent, à Xénia, à Monsieur Soliman, à la maison mauve, à tout ce qu'elle avait connu. Bientôt il ne resterait plus rien ».

 

Le roman évoque le temps de guerre, mais aussi cette faim de vivre, ces moments de bonheur et d'initiation, entre Laurent et Ethel : « c'était une danse longue et lente d'abord, puis plus rapide, leurs peaux frissonnant dans la fraîcheur de l'air, où perlaient de petites gouttes de sueur salée comme l'eau de la mer, Ethel le visage renversé en arrière, les yeux fermés sur le ciel, Laurent arc-bouté, les yeux grands ouverts, le visage un peu grimaçant, les muscles de son dos et de ses bras tendus ».

 

Ethel grandit, Laurent part à la guerre, ne reviendra que bien plus tard. Ils auront chacun vécu leur guerre, différente... «Elle n'avait pas raconté à Laurent la faim, qui rongeait le ventre chaque jour, les vieux qui se disputaient des déchets entre les étals des marchés (...) Tout cela ne pouvait pas se raconter. C'était arrivé dans un autre monde ».

 

Il est difficile de résumer ce livre, disons peut-être simplement qu'il contient tout ce que Le Clézio, depuis plus de quarante ans, évoque : l'adolescence et les difficultés à grandir, l'apprentissage de la vie, l'ile Maurice aussi, et un amour immense pour l'être. Il écrit « comme si le temps n'était pas passé ». Le Clézio aime surtout puiser ces passages furtifs, « la grâce de l'extrême jeunesse envolée... ». Il aime consolider sa vision par une géographie précise des instants qui rythment ces heures. En quelques lignes, l'auteur conclut la guerre, évoque en des lignes superbes, l'horreur de la Shoah. Difficile aussi de résumer Le Clézio à une géographie, à un pays à un thème. Le Clézio aime les ailleurs incertains. Il y a dans ce nouveau roman le pavillon indien, « la maison mauve ». Il y avait dans Révolutions, « La Kataviva », sorte de lieu, mi-rêvé, mi-vécu, « tout un monde » où le narrateur revenait sans cesse, à travers ses souvenirs.  De sa propre enfance, l'auteur ne dit rien, ou presque, préférant reprendre de brefs éléments biographiques liés à sa famille, à son histoire, et qui nourrissent ses textes, les rendant romanesques.

 

Ritournelle de la faim ne fait, en ce sens, pas exception. Mais il se dégage aussi de ce texte un empressement inhabituel, une nécessité presque, dans l'écriture, qui le rend plus intimiste encore. L'auteur livre là un texte bref, précieux, une sorte de rêverie poétique et de mémoire familiale. Le roman s'achève comme le Boléro de Ravel, autour duquel il s'articule, « le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis ».

©Pagedeslibraires2008

O.S


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04 octobre 2008

Le mythe de Daphné

Voici un autre coup de coeur de cette rentrée pour nous :


somoza
[ Daphné disparue - éditions Actes Sud - 19€00]

Nus vous avions déjà annoncé que nous allions le mettre en avant sur nos tables, et bien c'est chose faite depuis sa parution, le 1er septembre.

Ce récit, s'inscrit dans l'oeuvre de Somoza comme aussi complexe que ce qu'il avait pu faire précédemment. La théorie des cordes nous avait subjugué l'année dernière, et ses romans parus antérieurement étaient tout autant stupéfiants.

A chaque fois, l'écrivain va jusqu'au plus profond de l'âme humaine, pour emmener son lecteur dans un dédale de mots qui ne prennent leur sens que dans l'entièreté du texte. N'oublions pas que Somoza est avant toute chose un psychiatre avant d'être un écrivain ! La structure de ses textes s'en ressent et c'est là ce qui fait que l'on est totalement happé par le récit. Dans son dernier roman, l'auteur s'adresse au lecteur et analyse finement la littérature et ses ressorts, sous couvert d'une intrigue mettant en scène l'écrivain lui-même. Mise en abîme de la littérature qui n'existe non pas parce qu'il y a des écrivains, mais parce qu'il y a des lecteurs ! Ainsi, nous suivons les pas de l'écrivain Juan Cabo qui est devenu amnésique et qui souhaite retrouver la personne dont il parle dans le dernier texte qu'il a écrit et qu'il a retrouvé. Suivant cette piste, il va essayer de se reconstruire un propre passé et de retrouver la force de se remettre à écrire...

Un roman magnifiquement puissant, qui est savamment construit. C'est là tout l'art du grand Somoza : nous emmener là où nous ne soupçonnions pas que l'on puisse aller un jour...

L.S

 

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20 septembre 2008

L'accordeur de pianos

Voici un autre roman de la rentrée littéraire qui mérite grandement qu'on s'y attarde :


pascalmercier
[ L'accordeur de pianos - éditions Maren Sell- 23€00]  Paru le 28 août.

Pascal Mercier, suisse germanophone, a écrit des ouvrages de philosophie et trois romans dans sa langue maternelle, mais seulement 2 sont actuellement traduits en français.
Il nous avait surpris en 2006 avec Train de nuit pour Lisbonne, le voilà à nouveau surprenant avec L'accordeur de pianos chez le même éditeur.

D'une plume à la fois dense et à la fois tranquille, l'auteur nous emmène au creux des confidences de deux faux jumeaux : Patrice et Patricia. Ces jeunes gens sont les enfants d'un homme qui a assassiné un grand ténor, en plein opéra.
Il y a d'une part la tentative de comprendre le geste de ce père, ce qui l'a poussé à commettre ce crime.
Il y a aussi ces multitudes d'anecdotes où la présence du père se fait douleurs ou douceurs, en tous cas nostalgie.
Chaque enfant fait la promesse à l'autre d'écrire sur des cahiers son ressenti face notamment à cet évènement qui vient de changer leur vie. Ces cahiers qu'ils noircissent chacun de leur côté seront échangés, et chacun pourra lire ce que l'autre a vécu de l'intérieur. Même si proches, ils ont une sensibilité qui leur est propre, et un moyen d'expression différent. Comment l'autre va-t-il accueillir les cahiers du jumeau ?

Avec une parfait maîtrise de style, Pascal Mercier va au coeur du Sentiment, celui que l'on peut écrire avec une énorme majuscule. Il construit un sillon où la souffrance est le personnage central de ce roman, mais où rien n'est superflu ni grandiloquent. Et pour cause : l'écriture de Mercier, c'est juste du grand art.

L.S


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16 septembre 2008

Salogi's

Voici un autre roman de la rentrée littéraire que nous avons lu et apprécié :


salogi

[ Salogi's - éditions de L'olivier - 16€00] Paru le 21 août.

Ce troisième livre de Barlen Pyamootoo est un récit autobiographique qui prend comme point de départ le décès tragique de sa mère Salogi, renversée par un bus. Face à ce drame, les souvenirs affleurent éclairés par le témoignage des proches de la famille. Issus de la communauté indienne* majoritaire sur l’île Maurice, les Pyamootoo, petits commerçants, subissent la crise économique des années 70 (l’île Maurice, colonie britannique, acquiert son indépendance en 1968) et n’ont d’autres choix que d’émigrer en France. C’est ainsi qu’une grande partie de la famille va s’établir pendant plusieurs années à Strasbourg pour y exercer des emplois ouvriers. Pour le jeune Barlen, l’arrivée dans un nouveau pays, synonyme de découvertes et d’émancipation, creusera une distance culturelle avec ses parents. D’une écriture sobre, l’auteur brosse le portrait d’une mère foncièrement généreuse malgré sa pauvreté, attachée à ses origines et à ses traditions malgré les discriminations et dont le courage force le respect. D’une enfance mauricienne à l’exil français, du retour sur l’île aux funérailles de Salogi, on tourne les pages de ce livre, construit en petits paragraphes, comme un album de photos familiales loin des clichés de cartes postales sur la vie insulaire.
Né en 1960 à l’île Maurice, Barlen Pyamootoo est l’auteur de deux romans aux éditions de l’Olivier : Bénarés (1999) et Le Tour de Babylone (2002). En adaptant lui-même Bénarès au cinéma (2006), il a réalisé le premier film entièrement mauricien.

* Après l’abolition de l’esclavage en 1835, pour pallier le manque de main d’œuvre, l’île connaît une vague d’ immigration en provenance de l’Inde.

C.B

 

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14 septembre 2008

Intimités

 

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[Intimités - éditions Autrement - 17€00] Paraît le 15 octobre.

 

 

Ce recueil de nouvelles de Laurie Colwin est tout simplement formidable !
Il est composé de 11 textes, tous très courts, qui en fait sont parus dans deux recueils différents en anglais. Avec ce dernier ouvrage, l'intégralité de l'œuvre de Laurie Colwin est disponible chez les éditions Autrement pour la France.
En voilà une bonne nouvelle !

 

L'auteur décortique avec finesse les comportements sociaux. En mettant en scène le plus souvent des couples, formés ou tendant à l'être, elle analyse les caractères non sans humour. Chaque texte est un délice, comme une friandise trop vite consommée. On en voudrait encore et encore... Il nous reste ses autres recueils de nouvelles à se mettre sous la dent !

©Pagedeslibraires2008

 

L.S

 


 

[ Ce livre fera l'objet d'une lecture publique à la boutique le jeudi 25 septembre ]

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12 septembre 2008

Le fait du prince

nothomb

[Le fait du prince - éditions Albin Michel - 15€90] Paru le 20 août.

C'est comme du papier à musique : invariablement, un roman d'Amélie Nothomb paraît à la rentrée littéraire de septembre.

Reste à savoir si celui-ci est bon...

Une fois de plus, elle a développé son imagination.
Une fois de plus elle a étonné.
Une fois de plus elle a saupoudré son texte de quelques mots aussi farfelus que compliqués.
Une fois de plus le sujet n'est pas banal.

... et pourtant...

Ce livre-là laisse comme un goût de pas fini dans la bouche. On ne peut pas vraiment dire que c'est fade. Disons plutôt que c'est 'gentil'. 

Et même si sa facilité d'écriture nous laisse sur notre faim car on sent un manque de relecture, c'est loin d'être son plus mauvais roman.

Le mordant de Nothomb s'élime. Est-ce la fatigue de trop écrire ? Peut-être pour mieux nous revenir l'année prochaine, même jour, même heure ??!!

L.S

 

-> Papiers : 

Une critique est parue dans le Libé livres du 21 août

Une critique est parue dans le Figaro littéraire du 21 août

Une critique sur le blog de France Inter : ici

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10 septembre 2008

Syngué sabour

Nous vous avons parlé de certains de nos coups de cœur de cette rentrée 2008, mais il est un roman qui nous a dérangé :

syngue

[Syngue sabour, pierre de patience- éditions POL- 15€00] Paru le 25 août.

Quelque part en Afghanistan, la guerre déchire les hommes. Dans une maison en ruines, une femme veille son mari allongé, devenu grabataire à cause d'une balle reçue. Il ne peut plus parler, ne peut plus se mouvoir. Le seul signe qu'elle a de lui est d'écouter sa lente respiration.  Petit à petit, la femme va se livrer à ce mari qu'elle connaît peu, lui faire des confidences, lui ouvrir son cœur qui saigne.

C'est la respiration de cet homme qui va scander le texte, lui donner toute son amplitude et sa rythmique. Atiq Rahimi nous donne un livre ( le premier roman qu'il a écrit directement en français) puissant, aux qualités stylistiques indéniables. Dans une langue parfaitement maîtrisée, il décortique les répercussions insoupçonnées que la guerre engendre, et donne à voir des meurtrissures profondes d'un peuple qui n'arrive plus à panser ses plaies.

L.S

-> Papiers :

Une critique de Martine Laval est parue dans le Télérama du 21 août !

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08 septembre 2008

Passion en fuite

Encore un gros coup de coeur avec ce roman de Vita Sackville-West :

 

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[Haute société - éditions Autrement- 19€00] Paraît le 15 septembre.

 

Ce roman nouvellement traduit en français, alors que l'auteur l'a écrit en 1932, sortira très prochainement.

 

Dors et déjà, voici notre point de vue, paru dans le n°123 de la revue Page de septembre 2008

 

 

 

 

 

Evelyn Jarrold est une jeune veuve de 39 ans, n'ayant jamais cherché à se remarier pour être tout à son fils Daniel. Bien ancrée dans la bourgeoisie londonienne, les conventions de sa belle-famille dictent sa conduite.

 

Un soir, alors qu'elle est invité à danser avec un jeune homme, elle se laisse griser par l'ambiance mondaine du bal et s'éprend de lui. Une passion naîtra vite entre eux, malgré leur grande différence d'âge.

 

Tiraillée entre ses sentiments et le respect pour sa belle-famille, ses choix et ses actes ne sont qu'hésitations permanentes. Elle comprend rapidement que cette liaison, de par leurs différences et de tempéraments et de positions sociales, est vouée à l'échec. Elle sait qu'elle doit prendre une décision irrémédiable, même s'il lui en coûte.

 

Construit en quatre parties, ce roman est sans nul doute le plus abouti de son auteur. Avec la verve qui la caractérise, Vita Sackville-West nous livre ici le superbe portrait d'une femme déchirée. D'une écriture parfaitement maîtrisée, elle réussit avec brio une analyse des relations du couple, et au-delà, dresse une peinture de la bourgeoisie britannique du 19ème siècle.

 

Encore une fois, elle éblouit.

©Pagedeslibraires2008

 

 

L.S

 

 

[ Ce livre fera l'objet d'une lecture publique à la boutique le jeudi 18 septembre ]

 

 

 


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07 septembre 2008

Requiem pour une terre perdue

Voici un autre gros coup de cœur de cette rentrée littéraire :

belezi

 

[C'était notre terre- Albin Michel-22€00] Paru le 20 août.

 

Notre article est paru dans le n° 123 de la revue Page, de septembre 2008 :

 

Un grand domaine, en Algérie française. Trois générations s'y succèdent, prenant tour à tour la parole : il y a d'abord la figure du père, honni et craint par ses enfants et par sa femme. Tout tourne autour de lui, tant mort que vivant ; d'ailleurs les voix mêlées de ceux qui l'ont côtoyé se renvoient toutes à son corps, dans le cercueil. Personnage maudit, « devenu riche par la simple opération du mariage », passant plus de temps au lupanar qu'à s'occuper de ses enfants, ceux-ci ne le pleurent pas vraiment. Homme rustre et violent, il s'est considéré d'emblée propriétaire du domaine de Montaigne appartenant à sa belle-famille : « livre-t-on six cent cinquante-trois hectares aux appétits d'un ogre ? Ce n'est pas à l'ogre qu'il faut poser la question ». Il y a sa femme, Hortense, meurtrie par les tromperies, qui ne peut se résoudre à quitter le domaine. Enfin, leurs enfants à leur tour apportent leur voix à ce sombre discours.

 

L'autre grand personnage, c'est le domaine de Montaigne, vaste propriété avec ses vignes, ses champs, ses vergers d'oliviers, appartenant à la famille de Saint-André,  construit dans la haine et la violence : « C'est dans le sang de ta grand-mère et celui de ses assassins que Montaigne s'est construit, et c'est dans le sang des colons et celui des arabes que l'Algérie est devenue française, pas autrement, alors c'est dans ce sang toujours prêt à couler qu'il fallait vous tenir pour garder le pays »

 

Le père le gère avec violence et iniquité : « ...il était de notre devoir de rendre coup pour coup sans jamais faiblir, parce que notre survie dépendait de notre degré de cruauté »

 

C'est l'amère nostalgie de ce domaine perdu qui pousse, trente ans plus tard, les descendantes du père à faire renaître un petit Montaigne dans leur appartement du Calvados. Elles redécorent le lieu, créent des liens de vassalité avec leur employée d'origine algérienne, montrant toute leur rancœur et rejoignant par là-même l'avis du père honni : « (...) Oui, qu'elle s'excuse pour avoir essayé de m'étrangler, et pour avoir jeté les de Saint-André à la porte de l'Algérie, et pour leur avoir fait tellement de mal qu'il n'arrivent plus à trouver le repos(...) »

 

Faut-il voir en ce domaine meurtri une métaphore de l'Algérie coloniale tendant vers sa fin ? En la figure du père dominateur, une France incarnée ? Peu importe, Mathieu Belezi a composé dans ce livre le cantique funéraire de l'Algérie française, nouant aux distorsions familiales romanesques la fin historique de l'Algérie française, et offre avec ces personnages une superbe symphonie. Chaque personnage possédant sa propre incantation, une étrange litanie se crée entre les différentes voix, tantôt chargées de haine, tantôt d'amertume, et les morts se relèvent, évoquent leur vie, hantent les vivants. La beauté du texte vient de ce mélange de voix, de poésie, de chant. La construction très particulière, liée à l'absence de points, aux phrases hachées scandées à l'envi, loin de déranger la lecture, encouragent cette rythmique extraordinaire.

©Pagedeslibraires2008

 

 

O.S

 

[ Ce livre fera l'objet d'une lecture publique à la boutique le jeudi 11 septembre ]

 

 

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05 septembre 2008

Partir ou rester ?

Voici un roman qui sera également classé dans les coups de coeur de cette rentrée :

 

 

 

9782710330028

 

[Le pont des soupirs- éditions de la Table ronde-25€00] Paru le 4 septembre.

 

 

 

Nous avons publier un article dans le n°123 de Page, du mois de septembre pour ce livre qui paraîtra le 4 septembre :

 

A Thomaston, petite ville provinciale de l’état de New-York, l’horizon offre peu de perspectives à ses habitants : une industrie déclinante dont la pollution fait grimper le taux de cancers, une ségrégation raciale hors d’âge et un déterminisme social étouffant. Dans ce décor, deux hommes parmi d’autres vont construire leurs vies. Louis C. Lynch, dit Lucy ou Lou, suivra la voie tracée par son père qu’il admire, une vie stable et conformiste, dévouée à sa ville, à son travail de commerçant et à sa famille. À l’opposé, Noonan, son meilleur ami devenu artiste peintre, expatrié à Venise, n’aura de cesse d’échapper à une histoire familiale qui le hante. A 60 ans, alors qu’il projette de retrouver Noonan en Italie, Lou s’interroge « qui n’a jamais la sensation d’être séparé de sa vraie vie, d’une histoire plus heureuse qui suit un autre cours? ».

 

Entre passé, présent, doutes ou certitudes, Le Pont des Soupirs est un grand roman nostalgique et dramatique sur les choix de vie et le poids de destins qui se nourrissent du terreau de l’enfance. Déployant toute la palette littéraire qui rend son œuvre si attachante, R. Russo cisèle des dialogues et des personnages inoubliables. Sa lecture est précieuse.

©Pagedeslibraires2008

C.B

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